Alors celle-là, on me la copiera!
Tiens déjà, je la copie ici, on verra après.

Donc, voici ce que les trois-quarts des revenus du ménage nous ramène un soir d'été, en autant d'exemplaires que de copropriétaires dont il est le chef.
"Trop la classe papa, on y va demain, y a tel et tel film et çuilà aussi ah non çuilà non, mais l'autre et toi ta gueule c'est moi qui décide si t'es pas content tu peux toujours aller dans une
autre salle mais comme t'es une grosse tapette t'auras trop peur d'aller voir un film tout seul...
-Vos gueules les mouettes, on a le temps, y a une date limite et elle est prévue fin septembre. L'été, y a que des navets au ciné et je suis en congés, alors la ville, la voiture, les parkings, les
gros cons, tout ça, c'est off pendant trois semaines. Le premier qui objecte, j'y prends son billet et j'en fais des confettis.
-Je suppose que je suis comprise dans le lot? Non parce que je serais bien allée mater
Sex & The City moi tu vois, cet été, c'est un des navets à l'affiche actuellement.
-Tu supposes bien, maintenant, libre à toi de prendre ta caisse pourrie, qui tombera probablement en panne à un endroit où le portable que tu auras oublié ne passera pas, ce qui t'obligera à
remonter ton bermuda pour attirer l'automobiliste qui se sacrifiera pour te dépanner, te violenter dans un fourré ou, selon comment tu t'y prends, t'amènera au ciné voire ton putain de film.
-Ok, c'est bon, les confettis, c'est pas mon truc de toute façon, les enfants, papa a faim."
Nous voilà donc fin septembre, aux alentours de la date limite de consommation du ticket de cinéma gratuit.
Nous avions même sacrifié une partie du repas dominical mensuel chez la belle-famille pour être rendus à la séance de seize heures.
Dajà, sur le chemin, chacun passait sa commande de saloperies sucrées à grignoter bruyamment dans la salle obscure, foutant la grosse honte à l'autorité parentale.
"Moi, je veux une grosse bassine de pop-corns.
-Moi, je veux des Snické.
-On dit Snickers.
-Oui, mais maman, tu dis toujours qu'on prononce pas quand y a l'infinitif pluriel.
-Moi, une glace avec des pépites.
-C'est ça, pour en foutre partout.
-Et genre le film, ça vous chatouille pas de commencer à choisir, de vous mettre plus ou moins d'accord?
-Oh bé ça va être vite réglé, vu que mon film n'est plus à l'affiche, alors je me sens bien l'infériorité de genre qui me forcera à me taper un bon vieux truc avec des flingues gros comme ça, des
mares de sang qui gîcle toutes les cinq minutes, des voitures qui explosent de partout et le gentil qui gagne à la fin, boitant, balafré, mais dont la putasse en talons lui servira une soupe de
langue sansruiner son maquillage ni craindre la sueur du héros avec le tee-shirt plus blanc que blanc.
-Et voilà, maman s'est mise en mode " de toute façon, c'est dimanche et je suis odieuse.".
-Et pourquoi pas
Wall-E?
-..."
C'est devant l'affiche que nous avons procédé au vote, comme une famille respectable du nord-ouest des Etats Unis.

En bonne perdante, la bave au bord des lèvres,
je suis allée me présenter à la caisse, afin de retirer les tickets.
Perchée sur une estrade, et bien à l'abri derrière une caisse enregistreuse aussi chaleureuse qu'elle, une espèce de mannequin dauphine, ne me regardait même pas lorsqu'elle a vaguement répondu à
mon bonjour.
"Je voudrais cinq places pour Ouali s'il vous plait.
-Quarante-sept Euros.
-Je vous donne cinq coupons C.E.
-Oui et?
-Et je sais pas."
Je brûle de les lui jeter par la gueule, ou d'en faire, selon l'idée estivale paternelle, des confettis que je lui enfournerai un par un par toutes les entrées accessibles ou non de son anatomie,
mais je me ravise et les lui jette violemment sur le comptoir.
Cinq griffes vermillon s'en emparent dans un soupir de dédain.
Et en plus, elle refoule du goulot.
Elle les passe machinalement devant le scanner, et par cinq fois, elle souffle comme une génisse au son de sa bécane qui refuse de valider les codes.
"Refusés.
-Et pourquoi?
-Vous avez pas vu la date?
-Si, jusqu'au 27/09.
-Et on est le 29.
-Vous dire que je suis dyslexique n'y changera rien?
-Soit vous me donnez quarante-sept Euros, soit vous demandez la prorogation et vous revenez.
-La quoi?
-Bé qu'on vous prolonge la date quoi!
-Un dimanche?
-Ah je suis pas le patron de votre entreprise moi. Alors vous décidez quoi?"
Avant même que je puisse avoir envie de l'emplâtrer dans l'affiche derrière elle et de la transformer en nature morte-vivante, la moitié de mes enfants me pousse gentiment hors de mon champ de
visée et la greluche change sa tête de pintade au profit d'un minois tout attendri.
" Vous savez lire?
-Pardon?
-Il est écrit en très très gros que ce chèque ne sera ni repris, ni échangé, ni prorogé, et vous venez de dire à ma femme qu'il nous suffit de demander la prorogation?
-Moi, je fais ce qu'on me dit.
-Oui, mais pas ce qui est écrit visiblement.
-Papa, ça veut dire qu'on va rentrer sans voir le film?
-Oui, et ça veut surtout dire qu'elle a raison maman, de penser que la dame n'est ni très polie, ni très jolie.
-J'ai pensé trop fort?
-Non, mais vu ta tête..."
Nous sommes donc rentrés à jeun d'effets spéciaux, d'images de synthèse et de sucres rapides.
Pour nous faire pardonner de notre négligence parentale, nous avons tout de même contribué à l'américanisation en faisant une halte au fast-food le plus proche, avec en prime, la même face de raie
ammoniaquée en caisse, qui pensait que le dimanche, les clients ne pouvaient pas payer avec des tickets-restaurant.
Le lendemain matin, dès l'aube, papa pingouin, déguisé en représentant du Comité d'Entreprise de la sienne, se présente dans les locaux administratif de Cap-Cinéma.
Il en est resorti une demi-heure plus tard, avec une souche de cinq chèques flambant neufs, valables jusque dans très longtemps.
Chèques que nous avons immédiatement, le soir venu, aimantés avec les lettres des Petits Gervais aux fruits, contre la porte du frigo, émus et solennels comme devant le sapin de Noël.
Il me tarde de les présenter à la caisse, et j'espère pouvoir rendre sa politesse à la poularde farcie bête à bouffer du foin de l'autre fois.
J'aime-J'aime PaZette.